Synesthésies faibles : la synesthésie musicale-couleur serait-elle commune?




Que l'on écoute du Bach ou du blues, notre cerveau est façonné de sorte qu'il fasse des associations entre musique et couleur, dépendantes notamment des émotions que l'on ressent à l'écoute. C'est la conclusion d'une étude réalisée à l'université de Berkeley, Californie en 2013 : par exemple, le Concerto N°1 pour flûte en sol majeur de Mozart est régulièrement associé à un vif jaune-orangé, tandis que son fameux Requiem en do mineur est plus enclin à être associé à un sombre gris bleuté.

Qui plus est, l'association semble indépendante de la culture : des américains tout aussi bien que des mexicains expérimenteront les mêmes perceptions. Ce fait suggère que tous les hommes partagent une palette émotionnelle commune qui, lorsqu'elle s'applique à la musique et aux couleurs, transcende les barrières culturelles.

Pour le montrer, l'équipe menée par S. Palmer a utilisée une palette de 37 couleurs, et a demandé aux participants de l'étude d'associer la musique qu'ils écoutaient aux couleurs qu'ils leur semblaient correspondre. Les résultats étaient nets : des musiques entraînantes, rapidement rythmées, étaient majoritairement associées à des couleurs jaunes-orange vives, tandis que les musiques lentes étaient majoritairement associées aux couleurs grises, bleues, sombres.

Et c'est avec une précision évaluée à 95% que l'équipe était alors en mesure de déterminer la réponse d'un participant. Ce phénomène est le pendant musical et coloré de l'effet Bouba-Kiki, qui prédit que certaines caractéristiques sensorielles d'un stimulus sont fortement associées à d'autres caractéristiques d'une autre modalité sensorielle. Par exemple, le rouge, le jaune et l'orange sont sont bien connues pour évoquer la chaleur, tandis que le bleu et le blanc évoqueront davantage le froid. L'effet Bouba-Kiki pointe précisément les associations des sons et des formes : si l'on demande à des personnes d'associer deux formes (l'une sphérique, l'autre conique) à deux noms (Bouba et Kiki), alors l'objet rond aura tendance à être associé au nom "Bouba", le cône pointu sera naturellement associé au nom Kiki, plus que l'inverse - à hauteur de 98%.

Méthodologie de l'expérimentation

Dans une première expérimentation, on demandait aux participants de choisir quelles couleurs parmi les 37, semblaient le mieux correspondre à ce qu'ils écoutaient. La palette comprenait des tonalités vives, brillantes, moyennes et sombres de plusieurs couleurs (rouge, orange, jaune, jaune-vert, bleu-vert, bleu, violet). Les participant ont majoritairement associés les couleurs vives et chaudes aux musiques rapides, rythmées, tandis qu'ils associaient aux musiques plus lentes, des couleurs plus sombres.

En parallèle, on demandait aux participants de noter les musiques sur des échelles émotionnelles : de gai à triste, forte à faible, vivante à morne, calme à déchaînée.

2 autres expérimentations étudiants les réactions faciales des participants à l'écoute de la musique ou à la vision de certaines couleurs, supportèrent les résultats et l'hypothèse selon laquelle les émotions sont vraisemblablement responsables des associations musiques/couleurs. Les couleurs et musiques tristes provoquaient régulièrement une réaction faciale émotionnelle impliquant une certaine forme de tristesse, tandis que les musiques entraînantes et les couleurs vives, accompagnaient les réactions faciales associées au bonheur : yeux grand-ouverts, sourires...

Les résultats se sont montrés remarquablement robustes et constants, quels que soient le pays d'appartenance, le genre et la culture, avec des corrélations de 0,89 à 0,99 - quasiment des relations directes.

Les auteurs de l'étude donnent des exemples de ce que pourraient impliquer ces résultats : des thérapies innovantes basées sur les couleurs et la musique pour mettre en condition favorable, ou même l'amélioration des utilitaires musicaux. Il est plus facile de créer des clips émotionnellement forts si l'on sait conjuguer musique et couleurs à l'écran parfaitement synchronisées, de sorte que le spectateur puisse se laisser emporter. Jusqu'à présent, les patterns colorés accompagnant les musiques sont plutôt générés aléatoirement, et ne prennent pas vraiment en compte la dimension émotionnelle.

Mais on ne serait pas loin alors, de la manipulation émotionnelle, nul doute que les organismes publicitaires seront également très intéressés, et prendront très au sérieux ces conclusions!

Les résultats de l'étude pourraient également apporter un regard nouveau sur la synesthésie et précisément l'audition colorée et la synesthésie musique-couleur. Un exemple de synesthésie musicale-couleur a été mise en scène dans le film Le soliste, dans lequel Jamie Foxx, incarnant Nathaniel Ayers expérimente des visions colorées à l'écoute d'une symphonie. Des artistes comme Wassily Kandinksky et Paul Klee ont peut être utilisé leur synesthésie musicale-couleur dans leurs créations.


S. E. Palmer, K. B. Schloss, Z. Xu, L. R. Prado-Leon. "Music-color associations are mediated by emotion". Proceedings of the National Academy of Sciences, 2013; DOI: 10.1073/pnas.1212562110