Synesthésie : peut-on apprendre un nouveau langage coloré?




... J'ai pensé que la synesthésie graphèmes-->couleurs ne s'applique peut-être pas au 1er "langage" qu'on apprend (chiffres+lettres) mais qu'elle peut-être aussi sollicitée si on apprend une 2ème sorte de langage. ...

Apprendre un nouveau langage coloré?

...Je m'explique:je fais du piano depuis 5 ans maintenant, et j'ai réalisé il y a 2 ou 3 ans que le clavier m'apparaissait aussi en couleurs! Et je suis sûre qu'au tout début il ne l'était pas, les couleurs sont donc venues progressivement et maintenant elles sont indissociables des touches, comme avec les lettres. Donc je pense qu'à un moment le clavier d'un piano m'est devenu aussi naturel que les lettres et les chiffres, les couleurs étaient définitivement attribuées. Ca voudrait dire que si j'apprenais une langue avec des symboles différents comme le chinois par exemple, au moment où je connaitrais tous ces symboles sur le bout des doigts je les verrais eux aussi en couleurs?...

Synesthésie innée vs Synesthésie apprise

Si l'hypothèse selon laquelle les couleurs des lettres pouvaient provenir des associations faites lorsque l'on est jeune, entre lettres et couleurs (lorsque l'on apprend à lire les lettres, c'est souvent sur des livres qui les présentent en couleurs, des magnets de couleurs sur le frigo, ou des lettres de bois en couleurs, etc....), cette hypothèse fut par la suite écartée par absence de résultat significatif. de nombreux synesthètes n'ont pas appris l'alphabet dans de telles conditions. Et pour ceux qui l'ont appris de cette façon, il n y a pas forcément de lien entre l'alphabet coloré de leur enfance et leurs couleurs synesthésiques...

L'empreinte et les périodes critiques.

Pourtant, le phénomène pourrait aisément expliquer la constance, voire l'apparition, de la synesthésie : il existe des périodes critiques de développement du cerveau, comme Lorenz l'avait montré avec "l'empreinte" des oiseaux. Lorenz s'était seulement présenté devant un nid lorsque les oeufs ont éclos. la mère ayant fui, les oisillons se sont immédiatement attachés à Lorenz : de cette anecdote, tient la connaissance commune selon laquelle la première chose qui bouge, que voit un oiseau en naissant, devient l'objet "maternel" pour l'oiseau.

De la même façon et plus en avant dans le développement, Huber et Wiesel montraient qu'un chaton placé dans un environnement présentant des barres verticales, de la quatrième semaine à la 6ème, se retrouvait totalement désorienté par la suite, en étant placé dans un environnement présentant des barres horizontales... en fait, leur cerveau s'était adapté durant cette période critique de développement à la vision d'un environnement spécifique. en temps normal, pendant cette période, le chaton voit tout sorte de choses, des barres obliques, verticales, horizontales, de nombreuses formes, etc... et son cerveau se développe en conséquence. Dans un environnement pauvre, le cerveau du chaton ne va se développer que de manière à s'adapter à cet environnement, et, c'est là l'important... une fois développé, impossible de revenir en arrière...

Le problème se voit également chez les enfants, du moins, se voyait jadis. Parfois, l'un des yeux se développait moins bien que l'autre, on fournissait alors aux enfants des lunettes avec un verre opaque, de sorte que l'autre oeil soit plus stimulé et que la partie du cerveau recevant des informations de cet oeil, se développe normalement. Pris quelques mois plus tard avant une certaine période, il n'était plus utile de fournir les lunettes opaques : le développement de la partie du cerveau concernée était de toute façon terminé, impossible d'y remédier...

Synesthésie critique?

De la même façon, de nombreuses fonctions cérébrales, particulièrement perceptives, se mettent en place à un moment donné - et pas un autre - dans le cerveau. On peut très bien imaginer que les couleurs synesthésiques se mettent en place à cette période donnée... ce qui expliqueraient que le développement de la synesthésie se fasse une fois pour toutes, aux alentours de 5 ou 6 ans, d'après les renseignements qu'il m'a été donné de prendre connaissance.

Comment se mettraient en place les associations?

Un bref petit rappel imagé de l'apprentissage de la lecture : on commence par apprendre à parler, non à écrire... de fait, la première opération d'apprentissage, consiste, au niveau du cerveau, à mettre en relation des formes phonologiques (les sons) aux formes sémantiques (la signification, des mots, des lettres : des concepts, en quelque sorte). Ce système permet à l'enfant d'associer un sens aux paroles qu'il entend (1), mais également à tout ce qui entoure la langue : les concepts de lettres et de chiffres, leur représentation symbolique, a déjà une existence au sein de l'esprit des enfants.

Et plutôt que d'associer de nouveaux sens et significations aux formes écrites de ces concepts (lettres, mots), l'apprentissage de la lecture va se servir du premier système existant : d'abord, en reliant la forme écrite à la phonologie (2), puis ensuite, en constituant un réseau (3).


La deuxième étape (2), se remarque simplement : lors de l'apprentissage de l'écriture, l'enfant ne peut s'empêcher de répéter à voix haute ce qu'il lit : pourquoi? il se concentre pour tirer de la forme graphique, une forme phonologique (relation grapho-phonologique). Une fois qu'il a cette forme phonologique correcte, alors il associe spontanément la signification à cette forme phonologique. c'est par habitude qu'il va ensuite associer la forme graphique, directement à la sugnification (sémantique).

Peux-t-on apprendre l'association des sens?

Pour une partie des synesthètes graphème-couleur (pas tous!!), la perception synesthésique est directement associée à la signification, aux concepts... on parle de synesthésie de haut-niveau (conceptuel, vs synesthésie de bas-niveau, perceptive), selon Ramachandran et Hubbard (pour plus de renseignements, lisez la page (à venir))

Dans le shéma ci dessous, cela correspond à une association entre la perception synesthésique (qui rapellons-le, mets en jeu les aires cérébrales de la vision) directement avec le sens, les concepts. En fait, une telle association existe déjà chez toutes les personnes : reconnaitre un objet ou une image, par exemple, ne nécessite pas d'être dénommé... Reconnaitre une image et en saisir son sens (par exemple, un feu rouge) est déjà une indice sérieux du fait que la vision est associée à la signification des concepts... Mais d'ordinaire, l'association se fait surtout dans le sens "vision -> concept". Chez les synesthètes graphèmes couleurs, pour lesquels la signification des symboles revêt une importance dans leurs perceptions synesthésiques, il parait cohérent de penser que le chemin "concept -> vision" est très actif.


Dès lors, on peut imaginer qu'une nouvelle associations se mettent en place par habitude, directement entre la forme graphique et la couleur synesthésique (5), de la même façon que la plupart des enfants commencent par relié la forme graphique à la phonologie (pour comprendre les mots dans un premier temps), puis par habitude, établissent des liens directs entre la forme graphique et la signification. ceci pourrait expliquer la façon dont se forment les associations synesthésiques, pour les synesthésie graphème-couleur de haut niveau.

Mais...?

Cette hypothèse souffre de quelques écueils toutefois : elle s'applique mal aux synesthésie de bas niveau (perceptive), et surtout, on ne comprend pas dès lors pourquoi un lien ne se met pas en place entre la forme phonologie et les perceptions synesthésiques : il s'agit du premier système nous permettant d'appréhender la communication, c'est un système qui fonctionne en permanence (sauf accident), et c'est la principale base de la compréhension. Avec une hypothèse de connection entre concepts et couleurs synesthésiques, on devrait observer un phénomène de perceptions synesthésique dès que l'on entend un mot... la forme oral activerait la forme conceptuelle qui en retour, activerait la forme perceptives de couleurs synesthésiques. Or, il semble que si cela soit le cas pour plusieurs, tous les synesthètes graphème-couleur ne voient pas forcément de couleurs synesthésiques à l'évocation d'un concept, et parmi eux, tous ne voit pas directement de couleurs synesthésiques lorsqu'ils entendent un mot.

Quoiqu'il en soit, cette hypothèse permet d'envisager l'apprentissage de la synesthésie, d'un point de vue du fonctionnement cérébral et cognitif. elle a le mérite d'expliquer en outre pourquoi les couleurs synesthésiques se fixent lorsque l'enfant est encore jeune et restent constantes par la suite, tout en respectant le principe selon lequel la synesthésie d'un individu est propre à lui même, n'est pas identique à celle d'un autre synesthète.