Synesthésie graphème-couleur : quand et comment se créent les associations colorées?




Quelle est la couleur de la première lettre de cette phrase? La dernière est-elle plus brillante que la première? Pour une large majorité de la population, ces questions n'ont aucun sens. Elles en ont davantage pour les synesthètes graphème-couleur.


Les synesthètes graphème-couleur expérimentent effectivement des perceptions colorées lorsqu'ils voient des lettres ou des chiffres, certains d'entre eux perçoivent même des couleurs exotiques, telles que des lettres rayées ou de couleur "transparente". La synesthésie est une condition neurologique incongrue mais peu gênante. On ne la considère d'ailleurs pas comme une maladie mais plutôt comme une curiosité, comme le serait l'hétérochromie (plusieurs couleurs dans l'iris des yeux, ou deux yeux de couleur différente).

On ne sait pas réellement dans quelle mesure ces associations ont une base innée ou acquise, mais une étude effectuée en 2013, tente d'y répondre, grâce à l'observation dans le temps d'une cohorte de 80 enfants, dont certains se sont révélés être des synesthètes (8). L'étude, publiée le journal d'accès libre Frontiers in Human Neuroscience, tente de déterminer quand et comment les associations de la synesthésie graphème-couleur, se mettent en place.

La synesthésie graphème-couleur est accompagnée de subtiles différences dans le câblage des réseaux neuronaux du cerveau (par rapport à la population globale, de référence), probablement des connexions plus nombreuses ou plus robustes entre les aires visuelles (traitant les signaux colorés) et les aires du langage, qui donnent aux lettres et aux chiffres leurs couleurs-fantôme. La synesthésie graphème-couleur possède également une composante héréditaire : de l'ordre de 1 à 2% des parents synesthètes, transmettent la synesthésie à leurs enfants.

Dans cette étude, un groupe d'enfant synesthète fut testé 3 fois entre 6 et 10 ans, c'est-à-dire, aux âges auxquels on apprend à lire et écrire, et auxquels on renforce la maîtrise de ces activités. Lors des tests, on présentait aux enfants 36 graphèmes (toutes les lettres et chiffres, de A à Z et de 0 à 9), et on leur demandait de choisir parmi 13 couleurs et pour chaque graphème, "quelle couleur est la meilleure pour aller avec la lettre ou le chiffre ?".

Les deux chercheuses se sont vite rendue compte que dès 6 ans, les associations commencent déjà à se former, pour environ 30% des graphèmes testés. A 7 ans, les enfants qui présentaient ces associations, en présentent désormais pour 50% des graphèmes. Cette proportion atteint 70% chez les enfants de 10 ans. Malgré quelques variabilités pendant la période de test, il apparaît que les enfants synesthètes graphème-couleur ont des perceptions constantes après 10 ans : leurs associations sont formées, et se répètent dans le temps, elles sont donc constantes.

Un autre fait intéressant : 3 enfants qui montraient des signes de synesthésie à l'âge de 6 ans, n'en montraient plus à l'âge de 10 ans, ce qui implique que la condition synesthésique puisse disparaître spontanément avec le développement du cerveau!

L'étude semble ainsi montrer que l'évolution de la synesthésie graphème-couleur suit le développement cérébral durant l'enfance, en construisant progressivement un répertoire d'associations entre couleurs et nombres/chiffres, ce que d'autres auteurs avaient par ailleurs remarqué en étudiant les relations qu'il existe entre des jeux de lettres colorées (tels qu'on le voit sur l'image ci-haut), et les associations synesthésiques. 

Julia Simner et Angela E. Bain. "A longitudinal study of grapheme-colour synaesthesia in childhood: 6/7 years to 10/11 years". Frontiers in Psychology, 2013 DOI: 10.3389/fnhum.2013.00603