Synesthésie graphème-couleur : comment le cerveau voit-il deux couleurs à la fois?




Dans son livre "What do you care what other people think?" Le prix Nobel de physique Richard Feynman décrit ainsi sa vision : "Quand je vois des équations, je vois les lettres en couleur, je ne sais pas pourquoi... [...] et je me demande bien à quoi cela peut bien ressembler pour les étudiants!". Ce phénomène, c'est la forme la plus courante de la synesthésie, la synesthésie graphème-couleur.

Comme lui, les synesthètes graphème-couleur affirment percevoir les lettres et les chiffres en couleur, mais plus intriguant : ils affirment voir les deux couleurs, la couleur réelle dans laquelle est écrite la lettre (ici même, en noir) et la couleur synesthésique, de manière simultanée. Comment le cerveau peut-il accomplir cette prouesse?

C'est une question à laquelle une étude publiée dans Elsevier's Cortex en mars 2011, tente de répondre, en révélant les patterns d'activité cérébrale de synesthètes graphème-couleur, lors du visionnage de lettres. Un groupe de recherche norvégien a ainsi utilisé l'imagerie cérébrale sous la forme d'un IRMf (Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) dans le but de découvrir l'activité neuronale susceptible d'autoriser le cerveau à procéder à cet étrange phénomène sensoriel.

Préalablement à l'étude, les sujets synesthètes devaient indiquer les correspondances lettres-couleurs qu'ils expérimentaient d'ordinaire. Une fois la tête dans l'IRM, on leur demandait tout simplement de regarder des lettres présentées sur un écran et d'y réagir. Parfois, les lettres étaient écrites dans la couleur correspondant à leur association, et d'autres fois, dans un autre couleur. Une tâche de Stroop classique, en somme.

L'hypothèse à l'origine de cette expérimentation : plus les couleurs (réelles et synesthésiques) correspondent, plus cela va affecter l'activation cérébrale des aires dédiées à la vision, et précisément à la couleur. Et c'est bien ce qui s'est passé : plus la couleur de la lettre (en terme de référence numérique RGB) était proche de la couleur synesthésique, moins fortement les aires cérébrales impliquées dans le traitement de la couleur étaient activées, mais plus le cortex préfrontal, lui, l'était.

Cela signifie que plus la couleur est proche, plus le traitement de l'information visuelle est aisée et automatique. Par contre, plus la couleur est distante, plus l'activation est importante, et signe une activité cognitive importante (le fait pour le synesthète, de reconnaître et d'indiquer une couleur ne correspondant pas à sa vision synesthésique, demande un effort cognitif). De plus, certaines aires (dédiées au traitement de la couleur) qui s'activent en présence d'une lettre (non colorée), sont bien les mêmes que celles qui s'activent lorsque la lettre est réellement colorée (de la même couleur que la couleur synesthésique correspondante). 

Les distances entre couleur sont donc bel et bien corrélées avec la force de l'activation, ce qui amena les chercheurs à conclure que les aires qui intègrent l'information visuelle de couleur (réelle) sont sensiblement les mêmes que celles qui provoquent les sensations synesthésiques de couleur, autorisant les deux à être vue "en même temps". Cette expérience donne également plus de crédit à l'hypothèse d'une nature fondamentalement perceptive de la synesthésie graphème-couleur.


Bruno Laeng, Kenneth Hugdahl, Karsten Specht. The neural correlate of colour distances revealed with competing synaesthetic and real colours. Cortex, 2011; 47 (3): 320 DOI: 10.1016/j.cortex.2009.09.004