La synesthésie est plus courante chez les autistes




C'est la conclusion d'une étude publiée en 2013 dans la revue online peer-reviewed Molecular Autism dédiée aux recherches sur ce trouble du développement. Selon cette étude, près de 2,5 fois plus d'autistes (en proportion) que la population globale, expérimentent un type de synesthésie. Les résultats suggèrent que synesthésie et autisme partagent des mécanismes communs.

La synesthésie implique l'expérience, chez les personnes qui expérimentent cette condition, d'un véritable mélange des sensations : par exemple, voir des couleurs lorsque l'on entend des sons, ou ressentir des goûts particuliers à l'écoute de notes de musique. L'autisme, quant à lui, est diagnostiqué lorsqu'une personne présente (entre autres symptômes) de sévères difficultés à la communication et à la gestion des relations sociales, et montre un désintérêt inhabituel à l'environnement ainsi qu'une résistance aux changements.

Une équipe de l'université de Cambridge|1] révèle un résultat surprenant concernant les rapports qu'entretiennent l'autisme et la synesthésie : selon leurs travaux, si environ 7,2% de la population présentent les signes d'une synesthésie forte, cette proportion atteint 18,9% dans la population des autistes.

Organisation et inter-connectivité neuronale

Cette constatation pourrait surprendre, puisqu'à priori, synesthésie et autisme ne semblent pas partager quoi que ce soit, au niveau symptomatique. Cependant, au niveau du cerveau, la synesthésie implique des connexions neuronales atypiques entre régions cérébrales qui ne sont d'ordinaire, que modérément inter-connectées - la raison pour laquelle une sensation perçue par un canal sensitif active automatiquement une perception dans un autre canal.

On considère que l'autisme partage cette caractéristique : le cerveau des autistes présentent des connexions surnuméraires entraînant une inter-connectivité forte, qui réduit malheureusement l'efficacité et la précision des signaux transmis. Les autistes peuvent parfois se focaliser sur un aspect de l'environnement sans prendre conscience de l'environnement dans son ensemble.

Les chercheurs de Cambridge ont ainsi fait l'hypothèse selon laquelle si l'autisme, tout aussi bien que la synesthésie, présentent une inter-connectivité trop importante, alors la synesthésie devrait être très commune chez les autistes.

Méthodologie et résultats

164 adultes autistes ont participé à l'expérience, 97 adultes volontaires formant un groupe contrôle. Tous furent testés afin de déterminer s'ils présentaient les signes d'une synesthésie, de l'autisme. Tous furent également soumis au ToG-r (permettant de tester la constance de la synesthésie).
  • Sur les 31 autistes (18,9% du groupe d'autistes) qui présentaient une synesthésie, 18 expérimentaient l'une des formes les plus courantes, la synesthésie graphème-couleur (Des lettres en noir et blanc leur paraissent colorées).
  • 21 expérimentaient une forme de synesthésie, également très courante, de mélange des sons et des couleurs, l'audition colorée (les sons produisent des visions colorées).
  • 18 rapportaient des expériences relativement atypiques : la douleur, le goût ou les odeurs provoquent chez eux des visions colorées.
Seuls 7 adultes du groupe contrôle présentaient les signes d'une synesthésie (7,22%, P<0,05).

Des mécanismes communs sous-jacents?

Le professeur Baron-Cohen ne s'y attendait pas.  Bien qu'il étudiait l'autisme tout autant que la synesthésie depuis plus de 25 ans, il ne pensait pas, selon ses propres mots, que les deux conditions avaient quoi que ce soit à voir l'une avec l'autre. Ces résultats suggèrent au contraire que synesthésie et autisme partagent des mécanismes de développement cérébral, ou des structures communes. Quels pourraient-ils être?

L'équipe propose l'exemple des mécanismes d'apoptose, qui permettent l'organisation du cerveau en réseaux efficaces : avant même notre naissance, notre cerveau est constitué d'un paquet désorganisé de neurones, qui doivent, pour être efficaces, s'élaguer (voir l'analogie de la forêt cérébrale). Les mécanismes d'apoptose permettent à l'enfant encore à naître, de détruire de nombreuses connexions qui pourraient se révéler intempestives, organisant ainsi les réseaux neuronaux pour les rendre plus efficaces.

Dans les cas de l'autisme et de la synesthésie, ces mécanismes apoptotiques pourraient ne pas se mettre en place suffisamment rapidement et à cadence correcte, ce qui expliquerait le maintien d'une inter-connectivité trop forte au delà de l'enfance.

L'autisme, aussi bien que la synesthésie, sont considérés comme fortement liés à la génétique de l'individu. Si les scientifiques ont déjà commencé à identifier des gènes susceptibles d'intervenir dans l'autisme, ce n'est pas encore vraiment le cas pour la synesthésie. Il est toutefois possible que lorsqu'on les aura découvert, on trouve effectivement des caractéristiques similaires et des gènes semblables, intervenant à la fois dans l'autisme et la synesthésie. Peut-être même la recherche va-t-elle se baser sur les similarités à priori pour identifier les gènes que l'on retrouve sous une forme inhabituelle, dans ces deux populations et non dans la population normale. Il y'aura fort à parier que ceux-ci seront très fortement impliqués dans les mécanismes de développement et d'organisation neuronale.

[1] Simon Baron-Cohen, Donielle Johnson, Julian Asher, Sally Wheelwright, Simon E Fisher, Peter K Gregersen, Carrie Allison. "Is synaesthesia more common in autism?" Molecular Autism, 2013; 4 (1): 40 DOI: 10.1186/2040-2392-4-40