Le son des mouvements, une nouvelle synesthésie? La synesthésie Visuo-auditive




Des neurobiologistes américains ont mis en évidence les étranges perceptions de 4 synesthètes. Ces derniers entendent des sons tels que des bourdonnements, des sifflements ou des bruits de tapotements lorsqu'ils voient des choses bouger, ou des flashs lumineux.

Les synesthètes perçoivent le monde différemment du reste d'entre nous. A cause d'activations croisées des régions cérébrales associées à leur sens, certains voient lettres et/ou chiffres en couleur, ou associent des personnalités, des positions spatiales aux jours et aux mois de l'année.

On connaissait déjà l'audition colorée, synesthésie pour laquelle des sons et des musiques provoquaient des perceptions visuelles insolites. Des chercheurs américains du California Institute of Technology ont décrit un nouveau type de synesthésie dans lequel ce sont, cette fois-ci, les perceptions visuelles qui provoquent des sensations sonores. Loin d'être rare, il semble, selon les auteurs, que cette synesthésie représente simplement une "forme améliorée" de la façon dont le cerveau traite habituellement les perceptions visuelles de l'environnement.

Un écran au hasard

C'est tout à fait par hasard que Melissa Saenz, qui travaille au Caltech Brain Image Center en tant que chercheur en Computation et systèmes neuronaux, a découvert cette nouvelle forme de synesthésie.

Pour l'une de ses expérimentations avec un groupe d'étudiant, son écran d'ordinateur montrait des points lumineux en train de se déplacer, de telle sorte que l'on avait l'impression de voyager dans l'espace, comme au générique de début de Star Wars. L'un des étudiants, incidemment, demanda à ses collègues si l'un d'entre eux entendait quelque chose en voyant l'écran. Après un bref entretien, Saenz dû se rendre à l'évidence. Il n'y avait aucun son associé à l'image, et les perceptions de l'élève avaient toutes les caractéristiques de la synesthésie : une activation sensorielle bi-modale, automatique et irrépressible, que cet étudiant avait vraisemblablement depuis toujours.

Intriguée, M. Saenz effectua une rapide recherche sur quelques centaines de personnes, à partir de l'écran même, qui avait provoqué la sensation sonore chez l'étudiant, et rencontra trois autres personnes qui possédait cette particularité. Ce seul exemple suggère que ce type de synesthésie n'est pas rare. Généralement, dans l'environnement, la plupart des choses qui bougent ou font des flashs, sont également bruyantes, ce qui expliquerait, selon Saenz, que ce type de synesthésie n'ait pas été détecté auparavant. Lorsqu'ils étaient interrogés, ces synesthètes étaient toutefois à même de décrire de nombreuses situations quotidiennes pour lesquelles des expériences sonores n'auraient pas dû avoir lieu : ils entendaient par exemple le son d'un papillon battant des ailes, ou le son d'un écran de télé alors que le son véritable de la télé, lui, était coupé. L'écran de l'ordinateur de M. Saenz, dénué de son, semblait également bien bruyant pour les quatre synesthètes, ce qui en avait fait un outil très utile pour l'expérience. 

Un avantage de la synesthésie "Visuo-auditive", l'identification du code visuel morse

Assistée de Christof Koch, Saenz observa des différences de performance entre les quatres synesthètes et un groupe contrôle de non-synesthètes, pour de simples tests comprenant des pattern rythmiques ou visuels semblable au code morse. Normalement, des sons en code morse sont plus facilement identifiable (comme long ou court) par rapport à des flashs lumineux. Le temps de réaction mis pour reconnaitre un flash comme étant court ou long est donc plus long que celui pris pour identifier un son. Etant donné que les synesthètes ciblé entendent des sons lorsqu'ils perçoivent un flash, alors leurs temps de réaction ne devrait pas changer dans les deux cas... et lors de flashs, ils devraient être plus rapide à identifier le stimulus que des personnes non synesthètes.

Sur ce principe, Saenz et Koch ont créé un test pour lequel les sujets voient une série de flashs et doivent dire si une seconde séquence présentée est la même que la séquence précédente. Un test similaire, version sonorisée (avec des bips sonores), servait d'expérience contrôle. Comme s'y attendaient les auteurs, les deux groupes (synesthètes et non synesthètes), eurent des performances similaires lors du test avec bips sonores. Par contre, les synesthètes répondaient correctement à 75% lors du test avec flashs, tandis que les non synesthètes répondaient correctement à 50%... Ces 50% signifient ni plus ni moins qu'ils répondaient au hasard, avec une chance sur deux de donner la bonne réponse! Les synesthètes étaient bel et bien avantagés : non seulement, ils voyaient les flashs, mais ils entendaient également ces flashs lumineux...

Selon les données de cette expérience et de la population contactée, 1 personne sur 100, selon les auteurs, aurait ce type de synesthésie. Les auteurs pensent en fait que le cerveau transfère naturellement une part des informations visuelles au cortex auditif (c'est par exemple pour ça que lorsque l'on entend un bruit intense, nos yeux se tournent immédiatement et inconsciemment vers la source sonore). La synesthésie "Visuo-auditive" (différente de l'audition colorée!) pourrait être due à des connexions plus fortes ou plus nombreuses entre les aires concernées.

M. Saenz, C. Koch (2008) "The sound of change : visually-induced auditory synesthesia", Current Biology, Available Online August, 04, 2008. Report de cette nouvelle sur Sciences Daily et Scientific American