Le cerveau des synesthètes est-il différent?




Une personne synesthète Graphème-couleur peut voir lettres et chiffres en couleur, une couleur additionnelle par rapport à sa couleur réelle. Elle pourra ainsi voir chaque lettre de cette phrase dans une couleur qui lui est propre - et non pas seulement en noir. Cette condition exotique est tout ce qu'il y'a de plus réelle, et semble même pouvoir être prouvée par l'imagerie cérébrale : les centres cérébraux de la vision chez les graphème-couleur ne nécessitent que peu d'excitation pour s'activer, par rapport aux personnes non-synesthètes.

Beaucoup d'entre nous - y compris les synesthètes n'ayant pas conscience de leur condition - pensent que toutes les personnes perçoivent le monde de façon semblable. Pourtant, les synesthètes représentent un exemple de groupe particulier de personnes qui perçoivent l'environnement d'une façon différente. Dans le cas des synesthètes graphème-couleur, ceux-ci ont des expériences visuelles de couleurs lorsqu'ils regardent des lettres, des chiffres, mais également des mots et des nombres, parfois également des symboles. Les étudier peut permettre d'étudier les mécanismes cérébraux sous-jacents qui contribuent à la reconnaissance consciente.

Alors que des études précédentes avaient déjà montré que les synesthètes graphème-couleur, non seulement ont une expérience consciente des couleurs associées, mais peuvent également mieux discriminer les couleurs, la recherche menée par Roi Cohen Kadosh montre que ces mécanismes sont corrélés avec une activité facilité des centres de la vision, suggérant que le cerveau des synesthètes graphème-couleur intègre l'information visuelle de façon bien différente. Comment le montrer? grâce à la stimulation magnétique.

Stimuler artificiellement des zones du cerveau en appliquant des champs magnétiques locaux et relativement ciblés, permet d'activer ces zones du cerveau (certes, de façon assez chaotique) et, dans le cas des zones visuelles, de produire des sensations artificielles correspondantes à la vision - ce qui fonctionne chez tout le monde, et même chez les aveugles (don les centres intégratifs de la vision ne sont pas lésés).

Or, l'équipe a montré que les synesthètes graphème-couleur nécessitent une stimulation magnétique transcrânienne 3 fois moins importante que les personnes normales, pour expérimenter des visions colorées, tels que des flashs lumineux, des visions mouvantes ou d'autres perturbations visuelles.

Ces différences de magnitude impliquent que les synesthètes graphème-couleur nécessitent une excitation neuronale beaucoup moins forte pour activer leurs réseaux neuronaux, et donc, que leur cerveau fonctionne bel et bien différemment - attention : seulement au niveau des seuils d'excitation neuronale.

D'autres expérimentations ont montré par la suite que renforcer le seuil d'activation (réduire l'ecxitabilité) artificiellement (médicalement) produit cependant, chez les graphème-couleur, des visions associatives plus puissantes. Ceci pourrait paraître peu cohérent avec le fait que la baisse d'un seuil d'activation des neurones soit à l'origine des expériences visuelles. De plus, baisser le seuil semble produire un effet similaire, rendant la synesthésie plus intense. S'il semble admis que le cerveau des synesthètes, au niveau fondamental, présentent quelques particularités, on ignore encore de quelles façons ces différences interviennent. On ignore également si elles sont directement liées à la synesthésie - et dans quel sens de cause à effet, s'il y'en a un!

Nota : cette différence au niveau de l'excitabilité neuronale n'est pas la seule : il semble qu'une différence au niveau organisationnel des neurones, chez les synesthètes, puisse également être à l'oeuvre - cette dernière pouvant par ailleurs expliquer partiellement la baisse du niveau d'excitation, du fait que plus de neurones sont interconnectés.


Devin Blair Terhune, Sarah Tai, Alan Cowey, Tudor Popescu, Roi Cohen Kadosh. Enhanced Cortical Excitability in Grapheme-Color Synesthesia and Its Modulation. Current Biology, 2011; 21 (23): 2006 DOI: 10.1016/j.cub.2011.10.032