L'apprentissage et la mémoire dans les synesthésies graphème-couleur




Les synesthètes graphème-couleur expérimentent leurs associations perceptives de façon constante dans le temps, mais spécifique à chacun d'entre eux. Cette spécificité intrigue depuis de nombreuses années et peut sembler un point essentiel permettant d'étudier la formation de ces synesthésies : quelles différences entre les personnes entraînent quelles différences entre les associations synesthésiques? Que nous apprennent les points communs?

Nathan Witthoft et Jonathan Winawer de l'Université de Stanford ont étudié l'impact de la mémoire et de l'apprentissage dans la détermination de ces associations. Dans leur recherche, ils observaient 11 synesthètes graphème-couleur ayant de remarquables similitudes dans leurs associations perceptives, dont ils pouvaient retracer l'histoire jusqu'à l'enfance, à travers des jeux de lettres magnétiques colorées. Tous semblaient voir la même lettre, de la même couleur, correspondant par ailleurs à celle des jeux de leur enfance.

La seule existence de similitudes aussi importantes et sur autant de lettres ne peut s'expliquer par le hasard, étant donné que de nombreux autres synesthètes, sinon tous, ont leur propres associations (la synesthésie est idiosyncrasique!). Une explication plausible aurait été que ces associations n'étaient pas vraiment de nature synesthésique, mais relevaient davantage de l'habitude (précisément : l'habituation perceptive). Ces synesthètes semblaient présenter, pourtant, une forte constance test-retest avant, pendant les expérimentations et après, cette constance s'établissant sur plus de 7 ans. 

Lors des sessions expérimentales, on présentait aux participants des lettres colorées : on demandait aux synesthètes de préciser, ce qu'il faisaient en appuyant sur une touche ou une autre d'un clavier d'ordinateur, si la couleur correspondait à leur association synesthésique (expérience typée Stroop). Bien entendu, les résultats montrèrent qu'ils étaient capables d'effectuer cette tâche correctement et rapidement, ajoutant encore à la certitude de perceptions synesthésiques réelles.

Les données confirmèrent également que les associations étaient hautement spécifiques, automatiques (réponses plus rapides et correctes lorsqu'on présente des couleurs correspondantes aux associations synesthésiques, moins rapides et plus de fautes lorsqu'elles ne correspondaient pas) et constantes (reproductibilité des résultats) - ce qui confirmait donc bien leur nature synesthésique.

Une fois établie leurs caractéristiques synesthésiques, il fallait bien reconnaître que les ressemblances entre les associations devaient trouver une explication dans un trait commun que ces 11 synesthètes auraient partagés. Ce trait commun, c'est l'existence des jeux de lettres magnétiques colorées, auxquels chacun d'entre eux avait été exposé.

Cela ne signifie pas que ces jeux de lettres soient l'origine de la synesthésie, puisque de nombreuses personnes non-synesthètes ont joué avec ces jeux. Cependant, ces résultats montrent que des associations réelles (de vraies lettres colorées), perçues lors du développement pendant l'enfance, peuvent influencer et orienter les associations synesthésiques : cela signifie que s'ils n'avaient pas été exposés à ces jeux, ces synesthètes auraient peut-être développé d'autres associations (par exemple, l'un verrait le A rouge, l'autre le A vert - plutôt que tous les deux, le A Bleu)

Ces résultats signifient également que pour expliquer la synesthésie, il sera nécessaire de prendre en compte les phénomènes d'apprentissage et de mémoire, qui sont visiblement de nature à influencer la formation des associations synesthésiques.


N. Witthoft, J. Winawer. Learning, Memory, and Synesthesia. Psychological Science, 2013; DOI: 10.1177/0956797612452573