La Synesthésie Visuo-tactile ou synesthésie tactile-miroir




Certains synesthètes ressentent des perceptions tactiles tout à fait incongrues : qu'ils voient une personne en toucher une autre, l'effleurer, la frapper, et cette sensation leur parvient par l'impression d'être soi-même touché, effleuré, frappé. Cette forme peu commune constitue une base de réflexion insolite concernant l'empathie, capacité qui nous permet de nous mettre à la place d'autrui... Et si les synesthètes visuo-tactiles possédaient une forme d'empathie particulièrement développée?

Vraiment très touché!

Jamie Ward et Michael Banissy (University College London, GB) ont fait passer un test à dix personnes concernées par la synesthésie tactile miroir (ou synesthésie visuo-tactile), et ont comparé leurs réactions avec un groupe témoin de 20 personnes non synesthètes.

Ces 30 volontaires avaient pour tâche d'indiquer à quel endroit du corps on les touchait (un cache était disposé devant la tête pour qu'ils ne voient pas l'endroit, ainsi, seul le sens du toucher leur donnait l'indication, en théorie) le plus rapidement possible. En même temps que ce contact, les volontaires voyaient une seconde personne en toucher une troisième, devant eux.

Or, si les personnes non-synesthètes reconnaissaient bien l'endroit où ils étaient touchés (bras, jambe, etc), il n'en allait pas aussi simplement pour les synesthètes, qui avaient tendance à se tromper et à indiquer le point de contact qu’ils voyaient plutôt que celui qu’ils ressentaient directement.

Qui plus est, leurs réponses étaient plus rapides que celles des volontaires témoins lorsque les deux points de contact (le point ou on les touchait et le point qu'ils voyaient touché chez autrui) étaient les mêmes, ce qui tend à montrer que la sensation synesthésique est suffisamment ressentie pour influencer des mesures physiques, et est donc bien réelle! 

Miroir, miroir, dis moi ce qu'autrui ressent

Depuis une trentaine d’années, les scientifiques savent que les aires du cerveau activées par un geste peuvent aussi s’activer chez la personne qui voit le geste. L’existence de ces neurones miroir a été mise en évidence chez les singes dans les années 80. Ils pourraient être impliqués dans les mécanismes d’empathie, en nous aidant à comprendre ce que ressent l’autre. Pour autant, ce système miroir ne s’accompagne pas de sensations réelles... sauf chez les synesthètes visuo-tactiles!

Les parties du cerveau responsables sont bien entendu les cortex somato-sensoriel et moteur : lorsqu'un tennisman, par exemple, regarde son adversaire ou son propre jeu, en vidéo ou qu'il s'imagine en train de faire des mouvements, il "revit" ses mouvements en activant l'aire secondaire motrice, laquelle correspond en quelque sorte à la préparation au mouvement. En jeu réel, cette commande préparée est envoyée à l'aire motrice primaire qui elle, à son tour, va envoyer des signaux aux muscles pour effectuer ce mouvement. Dans le cas ou l'on se prépare seulement (de nombreux sportifs revoient leurs mouvements "dans leur tête" afin de s'entrainer), seules les aires secondaires s'activent et n'envoient pas de message à l'aire motrice primaire, le geste est donc juste pensé et non effectué.

Le mécanisme sensoriel est semblable : des aires sensorielles secondaires (lesquelles comportent ces fameux neurones-miroirs) s'activent lorsque l'on voit quelqu'un se faire toucher. Lorsque l'on est soi même touché, ce sont les aires sensorielles primaires qui s'activent et donnent la sensation. On pense dès lors que chez les synesthètes visuo-tactiles, le mécanisme de perception est lié directement à la sensation réellement éprouvée lors de contact. Les neurones-miroirs, qui s'activent lorsque l'on voit autrui, propageraient leur activation aux aires sensorielles, donnant ainsi l'impression d'être réellement touché.

Ainsi, l'empathie, le fait de comprendre autrui, de ressentir ce qu'il ressent... en clair, de se mettre à sa place, serait plus développée chez les synesthètes visuo-tactiles, au moins, comme le montre cette expérience, dans le domaine de la sensation physique. Mais l'expérience ne s'arrêtait pas là. 

Empathie, émotions, reflet

Des questionnaires remplis par les 10 synesthètes révèlent qu’ils ont une tendance à l’empathie émotionnelle plus forte que la moyenne. Certains expliquent qu’ils ne comprennent pas comment on peut apprécier un film sanglant ou brutal, plusieurs se sentent mal à l'aise devant une scène particulièrement triste. Les chercheurs, qui ont publiés leurs résultats dans Nature Neurosciences, veulent poursuivre leurs recherches pour débusquer les liens entre l’empathie et l’activation du système miroir tactile de ces synesthètes.

Bien qu'il ne s'agissent pas là de preuve que les synesthètes soient plus empathes (cette expérience ne concerne que les synesthètes visuo-tactiles, qui sont très rares!), c'est au moins un indice, montrant d'une part que ces synesthètes visuo-tactiles ressentent à priori plus distinctement ce que ressent autrui - physiquement et possiblement émotionnellement, et en outre que l'empathie semble bel et bien liée au système miroir.

Source : M. Banissy et J. Ward, ''Mirror-touch synesthesia is linked with empathy'', in ''Nature Neuroscience'', vol. 10, n°7, p. 815, 2007